Au cours de décembre 2004, pas une semaine ne s'est déroulée sans qu'un ou plusieurs meurtres n'ensanglantent une journée napolitaine. Le dernier en date fut celui d'un mafioso, âgé de 50 ans. Vincenzo Orio entamait son plat de spaghetti lorsque deux tueurs ont fait irruption dans la pizzeria "Paradiso". Après avoir criblé de balles son corps, ils se sont enfuis à bord d'une moto.
Ce fut le cent-trentième homicide depuis le début des vendettas entre les fidèles du clan de Paolo Di Lauro, surnommé "Ciruzzo le millionnaire", et les sécessionnistes. Le contrôle du marché de stupéfiants qui rapporte 500 000 euros par jour au clan Di Lauro est au centre de cette guerre qui fait rage essentiellement au nord de Naples.
"Ciruzzo le millionnaire" a en effet élu comme fief le quartier de Secondigliano et surtout celui de Scampia avant de prendre la fuite, il y a deux ans. Certains de ses fils –il en a onze– ont pris le relais. Mais ils sont bien moins respectés que leur père. D'où la création d'un groupe de dissidents et cette violence qui sème la terreur, tout particulièrement dans la cité-ghetto de Scampia.
Construit entre les années soixante-dix et quatre-vingt, grâce à une loi sur les logements sociaux, ce quartier de 55 000 habitants a été créé pour loger des familles démunies ou à revenus modestes. «ll n'y a pas que des chômeurs ou des camorristes [membres de la Camorra, la mafia napolitaine], il y aussi des fonctionnaires, des ouvriers, des gens qui ne demandent qu'à vivre honnêtement» précise Geppino Fiorenza, directeur de l'antenne napolitaine de Libera, l'association contre les mafias fondée par don Luigi Ciotti.
La vue d'ensemble est en tous cas sinistre. D'immenses bâtiments, les fameuses Vele, des HLM en forme de voile aurique, dominent des groupes d'immeubles dégradés dans une sorte de désert où l'unique endroit de socialisation serait le parc municipal orné de palmiers géants. Mais il est trop vaste pour être fréquenté sans peur, trop proche des barricades érigées en forteresses par les camorristes. Les rues sont anonymes, les fontaines sans eau, il n'y a aucun centre commercial, pas de cinéma, pas de bar, pas de salle de sports, pas de crèche. Une seule loi semble régner, celle de l'Omertà [la loi du silence].
«Construire des immeubles au vert, c'était une idée positive en soi. Mais le résultat s'est avéré catastrophique, l'architecte qui avait planifié Scampia s'est d'ailleurs suicidé. On a y concentré des milliers de personnes sans perspective d'avenir et pendant plusieurs décennies ce quartier a été abandonné à son destin » déplore Geppino Fiorenza.
Cette cité-dortoir, surnommée le « Bronx » ou encore la 167 (c'est le numéro de la loi sur les logements sociaux), est ainsi devenu un terrain de conquête de la Camorra: trafic de drogues, contrebande, paris clandestins.... On le comprend encore mieux quand on sait qu'à la différence de la mafia sicilienne qui est issue du milieu rural, la Camorra est un phénomène urbain de masse structuré en gangs. «Si la mafia s'apparente à une pieuvre, une tête unique avec des tentacules puissants, la Camorra ressemble plutôt à une hydre dont les têtes repoussent dès qu'on les coupe», explique Tom Behan dans son ouvrage Enquête sur la Camorra.
Pourtant, avec l'aide de fonds structurels européens, le soutien d'associations très dynamiques, dont Libera, et l'appui de la municipalité de Naples, Scampia dispose aujourd'hui de bonnes écoles et même de lycées modèles comme l'Institut technique Galileo-Ferraris. «En ce moment, confie une enseignante de cet établissement, nous sommes inquiets, par crainte de vendettas transversales, certaines familles gardent leurs enfants chez elles ou se sont enfuies, sans donner signe de vie. Il y a entre 10 et 25% de présence en moins. C'est vraiment regrettable car parmi nos élèves nombre d'entre eux rejètent, ou ont appris à rejeter, la culture de la Camorra».
Pour sa part, Tano Grasso, le commissaire anti-racket nommé par le maire de Naples, Rosa Russo Jervolino, ancien ministre de l'Intérieur, souligne qu'il serait erroné de vouloir identifier à la mafia napolitaine toute la population de quartiers comme celui de Scampia, mais qu'il faut agir vite pour les nouvelles générations. « En attendant que le quartier soit requalifié, ce qui est prévu par la région, nous devons tous nous retrousser les manches. Toutes les opportunités doivent être prises, très tôt car dès l'age de dix ans, les enfants peuvent être enrôlés. A 18 ans, un jeune pourra gagner 1 000 euros par jour, avec le trafic de stupéfiants, mais il aura six chances sur dix de mourir avant 25 ans. S'il choisit le chemin de la légalité il sera moins riche mais un homme libre. Ce sont des messages comme celui-ci que nous parvenons à faire passer dans les cours d'éducation à la légalité qui sont dispensés dès l'école primaire. »
Du coté de l'État, il aura fallu attendre la cent-vingtième victime de la guerre des gangs pour que le gouvernement décide que «Naples est une priorité» et envoie 350 policiers et carabiniers supplémentaires, 45 experts spécialisés dans les enquêtes sur l'économie illégale ainsi que du matériel.
Le 7 décembre 2004, 1 000 hommes ont été mobilisés pour une vaste opération dans les quartiers de Secondigliano et Scampia. Une cinquantaine de personnes ont été arrêtées, dont un des fils de Paolo Di Lauro. Dix jours plus tard, la police italienne a mis la main sur un des caïds de la Camorra, Vincenzo Mazzarella, qui se trouvait dans le parc Eurodisney à Marne-La-Vallée, en France. Le même jour, onze mafiosi ont été écroués à Naples et trois autres gros bonnets ont été arrêtés tout récemment dans l'arrière-pays napolitain.
«Nous n'accorderons aucune trêve à la criminalité organisée» a promis le ministre de l'Intérieur Giuseppe Pisanu, lors de sa récente visite à Naples.
La stratégie mise en place passe par un contrôle renforcé des lieux à haute densité camorriste et la chasse aux patrimoines constitués de façon illégale (des biens d'une valeur de 650 milliards d'euros ont déjà été saisis ainsi qu'une énorme quantité de cocaïne). Apparemment elle semble porter ses fruits. Mais le maire de Naples, elle-même très engagée dans le combat contre la Camorra, modère son enthousiasme. «Le gouvernement ne doit pas être présent seulement dans l'urgence. Sans investissements à long terme, sans une justice plus efficace et surtout sans aides pour l'emploi la camorra continuera de proliférer, n'oublions pas que les chômeurs constituent la première main d'œuvre de la criminalité organisée. O,r 53% des jeunes napolitains sont au chômage ».
Trafic de drogue, racket, usure, monopole des jeux clandestins et du béton, contrebande, contrefaçon de Cd, Dvd , accessoires de luxe et vêtements... autant d'activités qui rapportent vraiment très gros. Le chiffre d'affaire annuel de la Camorra (19 clans à Naples) est estimé à plus de 25 milliards d'euros ! «L'une des grandes forces de la Camorra, c'est sa capacité à s'insérer dans le territoire et à cultiver la peur, principalement avec le système des extorsions qui vise en premier lieu les entrepreneurs et les commerçants», observe Luigi Cuomo, président de la première association antiracket fondée à Naples. « Si un commerçant accepte d'être protégé, c'est à dire de payer le 'pizzo', l'impôt mafieux il devra dire oui à l'embauche de tel ou tel employé, oui au choix de tel ou tel grossiste, oui à tout, jusqu'au jour où il perdra son autonomie. »
Depuis leur création en 2002 les plaintes sont passées de 40 à 700 en 2004 et nous devons remercier la municipalité qui se porte partie civile pour chaque procès, affirme Luigi Cuomo. Ce geste de solidarité permet de briser l'isolement des victimes de la camorra et donc de la loi du silence».
Les jours de la Camorra seraient-ils comptés ? «Soyons réalistes, la criminalité organisée ne se combat pas en quelques mois ! s'exclame Geppino Fiorenza, vous voyez bien que la guerre des clans se poursuit pour le moment, alors on en reparlera dans vingt ans !».
Après dix ans d'accalmie, la guerre des gangs a fait près de 125 morts depuis le début de l'année 2004. Les autorités italiennes peinent à rétablir l'ordre.
Le vice-questeur Pasquale Errico est le nouveau chef de la police de Scampia. Arrivé depuis quinze jours seulement dans ce quartier déshérité du nord de Naples, il n'a pas encore eu le loisir d'aménager son bureau, au dernier étage du commissariat. Sur le mur derrière lui, de part et d'autre du crucifix, on devine les traces des gravures emportées à la hâte par son prédécesseur. Le "super-flic" a une mission précise : "Arrêter au plus vite cette guerre qui fait peur aux gens", dit-il en distribuant ses ordres.
En quelques jours, 150 policiers envoyés en renfort ont triplé les effectifs du commissariat, et des voitures de police venues de toute l'Italie sillonnent les rues, sirènes hurlantes, sous la surveillance ronronnante d'un hélicoptère. Mardi 7 décembre à l'aube, un millier d'hommes ont ainsi mis le quartier en état de siège, arrêtant 53 personnes. Le grand jeu, donc, contre un fléau que la ville feignait de croire endormi depuis dix ans : la Camorra, la mafia locale.
Près de 125 homicides depuis le début de l'année, dont 27 dans le dernier mois, Naples est secouée par une onde de violence. Scampia et le quartier voisin de Secondigliano en sont l'épicentre. On y retrouve à intervalles réguliers des corps criblés de balles, torturés à mort ou brûlés, victimes de la vendetta qui déchire le clan mafieux local. Paolo Di Lauro, 51 ans, dit "Ciruzzo le millionnaire", l'un des principaux "boss" de la Camorra, y contrôle un important trafic de drogue, qui s'est étendu à toute la ville. Mais, depuis qu'il a pris la fuite, à l'automne 2002, pour échapper à une arrestation, ses fils peinent à se faire respecter par un groupe de "sécessionnistes". Les revenus de "Ciruzzo le millionnaire" - 500 000 euros par jour, selon un repenti - font des envieux.
Tentée dans un premier temps de "laisser les soldats de Di Lauro et les rebelles s'entre-tuer", la police cherche désormais à rassurer la population. Quand des tueurs s'invitent à l'improviste dans les bars et les pizzerias pour régler leurs comptes, l'écho des détonations parvient jusqu'à Rome, où le ministre de l'intérieur, Giuseppe Pisanu, promet de "rendre coup pour coup". Chaque jour, la presse tient la chronique des perquisitions et des arrestations, celle aussi des appartements et des commerces incendiés. La guerre des clans ne connaît pas de trêve, le business non plus.
Derrière les grilles que la Camorra a érigées en certains points de Secondigliano comme autant de check-points, cocaïne, héroïne, crack et marijuana changent de mains. En particulier aux abords d'une cité assez sinistre pour être surnommée par ses habitants "le Tiers-Monde". De jeunes guetteurs à scooter patrouillent les avenues de Scampia afin de signaler l'arrivée d'inconnus et les convaincre qu'ils se sont trompés de route. Le calme règne autour de la "Vela", HLM dégradé en forme de voile de bateau, connu de tous comme "le supermarché de la drogue". De l'autre côté du boulevard, rebaptisé "rue des toxicomanes", un parc abrite une faune de dealers et de consommateurs.
"Mon père m'accompagne le matin et vient me chercher le soir", raconte une élève du lycée technique Galileo-Ferraris, énorme établissement de 2 300 élèves implanté non loin de là. Les parents ont demandé au proviseur, Vincenzo Ciotola, d'avancer les réunions prévues en soirée. Refus poli, "pour ne pas céder à l'intimidation". Mais personne n'est rassuré dans les rues de Scampia lorsque la nuit tombe. C'est l'un des quartiers de Naples les plus récents, mais il a poussé sans urbanisme véritable depuis 1964. Pas de centre commercial, peu de boutiques, aucun cinéma pour humaniser les barres de béton. "Ici, 20 % de la population sont liés à la Camorra et empêchent les autres 80 % de vivre normalement au quotidien", explique Gaetano Di Vaio, un ancien délinquant du quartier, ex-taulard aussi, qui fait aujourd'hui l'acteur dans des téléfilms.
Militante associative dont le mari, décédé récemment, initiait les jeunes du quartier à l'art de la fresque murale, Mirella Pignatora sourit tristement de la brusque mobilisation policière : "Le mort qui reste sur le trottoir, on le voit. Mais on ne voit pas tous ceux qui meurent un peu plus chaque jour par absence d'espoir." Elle ne croit pas à une volonté politique d'éradiquer la mafia : "Nous savons tous qui sont et où sont les camorristes." Paulo Di Lauro et ses onze enfants ont ainsi vécu pendant plus de vingt ans à Secondigliano, dans un logement bunker à proximité de la caserne des carabiniers. Le vice-questeur Pasquale Errico reconnaît une forme d'impuissance : "La Camorra est une pieuvre qui se régénère en permanence, explique- t-il. Quand un chef est arrêté, il sait déjà par qui il sera remplacé."
L'originalité de la mafia napolitaine par rapport à Cosa Nostra, en Sicile, réside dans l'absence d'une structure d'autorité pyramidale. Il n'existe aucun parrain, aucune "cupola", pour centraliser le pouvoir. La Camorra est une juxtaposition de clans qui travaillent en autonomie chacun sur un territoire bien délimité.
A Naples, les choses se gâtent quand un boss tente de s'imposer aux autres. Rien que pour l'année 1981, la tentative de prise de pouvoir par Raffaele Cutolo avait fait 273 morts.